Mali
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             Anthropologie, SOCIOLOGIE>la mise en scene d'une afrique authentique

Anne DOQUET Anthopologue

Programme de recherche en cours : " La mise en scène d’une Afrique "authentique" : incidences des regards ethnologiques et touristiques sur les expressions identitaires de sociétés maliennes ".
Partant de l’effet de mode dont est actuellement objet le Mali, ce programme examine les constructions identitaires actuelles dans deux sociétés mises en valeur par l’Occident : les Dogon et les Malinke.
Le programme amorcé cherche à discerner les incidences de ces regards avides de " tradition ", dont le phare réside dans l’idée d’authenticité

culturelle. Se pose alors la question du sens des mises en scène de l’Afrique " authentique " La complaisance effective aux modèles de patrimoine culturel édifiés au Nord pourrait être réorientée au profit de nouvelles compositions identitaires. L’hypothèse retenue peut donc se résumer ainsi : au sein des sociétés affectionnées pour la force et la vitalité de leurs traditions, la mise en scène de l’authenticité culturelle, dont la logique impliquerait une pétrification des cultures, peut au contraire appuyer de nouvelles constructions identitaires.

Problématique

En dépit d’une situation socio-économique précaire, le Mali s’est affiché ces dernières années dans la presse occidentale comme un pays modèle qui aurait réussi dans les domaines politique (démocratisation exemplaire), économique (production de coton) et social (absence de conflits ethniques, sauf dans le Nord). Cette médiatisation pas toujours fondée lui vaut en Europe un certain succès. Parallèlement interviennent l’augmentation du temps libre et certains effets de la mondialisation, qui ouvre actuellement de larges possibilités en matière de tourisme. Elle génère aussi, face à la généralisation des échanges marchands, à la suprématie de l’argent et à l’angoisse d’une américanisation planétaire, une sensation de perte de valeurs humaines accélérée incitant à la rencontre de sociétés préservées. Par suite se développe une nouvelle forme de tourisme, dit " tourisme culturel " et parfois surnommé " tourisme intelligent ", qui privilégierait le dialogue et le partage humains plutôt que la contemplation passive de paysages exotiques. Aux spacieux buildings et aux larges plages du Sénégal et de la Côte d’Ivoire font place au Mali des sociétés arborant des modes de vie et des traditions où les indices de la modernité restent minoritaires. Les parcs naturels ou les réserves ornithologiques du pays n’ont ainsi jamais constitué un axe prioritaire du développement touristique, et une preuve en est que la région la plus fertile, offrant une grande variété de faune comme de flore, reste quasiment inexploitée. En revanche le tourisme culturel fut fortement impulsé par le gouvernement, les domaines de la culture et du tourisme dépendant encore récemment du même ministère. La légende de l’affiche promotionnelle la plus diffusée par l’Office Malien du Tourisme et de l’Hôtellerie parle d’elle-même : " Mali, un tourisme à visage humain ".

Le privilège accordé ici au patrimoine humain explique sans doute partiellement – les phénomènes de démocratisation induisant également un essor touristique – le succès du Mali, où de nombreux visiteurs pas toujours très fortunés viennent à la rencontre de l’Autre, dans l’espoir de comprendre et de partager des valeurs culturelles opposées aux leurs. Mais un autre type de visiteur " durable " se rencontre également au Mali. Plus désireux encore de saisir et de partager les valeurs de l’Autre, le chercheur en sciences humaines, amateur ou confirmé, fait montre d’un souci d’empathie avec les populations qu’il observe. Parce qu’il fut le lieu d’élection de quelques piliers de l’ethnologie française (Marcel Griaule, Germaine Dieterlen), parce qu’y réside la population la plus médiatisée en matière de traditions ancestrales – les Dogon –, peut-être aussi en raison de sa relative stabilité politique par rapport aux pays frontaliers, le Mali est perçu comme une source ethnographique intarissable.

Si ces types " visiteurs " poursuivent des objectifs différents, les regards qu’ils posent sur les sociétés maliennes ne sont pas pour autant opposés. Qu’ils visent la rencontre, même superficielle, ou la connaissance profonde des sociétés, tous sont avides de " tradition ". Tous ont ce même souhait, inconscient ou inavoué, de préservation de l’ " authenticité " culturelle des populations rencontrées. Les contours de cette notion sont en réalité flous. Elle contient l’idée d’une société pure, autosubsistante, vierge de contacts et d’influences extérieures, et surtout celle de croyances et de rituels immuables, restés intacts. Si cette conception apparaît aujourd’hui quelque peu révoquée en doute au sein de la discipline ethnologique, de nombreux chercheurs en sont malgré tout souvent imprégnés et se dirigent vers les sociétés réputées pour la vitalité et l’immuabilité de leurs traditions. Les touristes, quant à eux, en sont extrêmement friands. Les images promotionnelles qu’ils cherchent à retrouver in situ gomment toutes traces de l’actualité des sociétés présentées comme coupées du monde d’aujourd’hui et reposant sur des modes de vie archaïques. L’idée d’authenticité culturelle peut ainsi être considérée comme le phare des visiteurs, orientant insidieusement leurs prédispositions comme leurs rencontres effectives.

Éphémères ou prolongés, les regards extérieurs induisent chez les populations observées une présentation de soi. La présence extérieure, aussi discrète se veuille-t-elle, engage une mise en scène. L’intégration spontanée au décor social est de fait illusoire, quel que soit le désir des visiteurs de se fondre dans le moule indigène. Les avantages, avant tout économiques, de cette présence ne peuvent qu’inciter les sociétés à séduire, et donc à tenir compte des attentes de l’Autre. Que le contenu pressenti de ces attentes coïncide avec celles des étrangers ne va pas de soi : l’intuition gouverne cette scène de représentations, lieu des incompréhensions et des malentendus, mais aussi des compromis et des négociations. C’est dans cet interstice, zone tampon entre des systèmes culturels divergents, que se confrontent et se mêlent les imageries respectives et que les interactions étrangers-indigènes prennent du sens.

Ces sociétés ne font-elles que satisfaire, contre des avantages économiques, des regards extérieurs en quête d’une " authenticité culturelle " illusoire ? Même si ces derniers sont massifs et similairement orientés, se plient-t-elles passivement au modèle désiré? L’intérêt manifesté par les étrangers ne peut-il pas à l’inverse constituer un outil pour affermir des identités non pas archaïques et artificielles mais bien contemporaines ? En d’autres termes, le sens qu’impose la complaisance effective à ces modèles pourrait être réorienté au profit de nouvelles compositions sociales. Car les organisations sociales " traditionnelles " s’effilochent, voire se décousent, et cette désolidarisation induit inéluctablement des troubles identitaires. De ce flou peuvent germer des identités renouvelées et les regards étrangers pourraient être une perche pour ces reconstructions.

L’espace intermédiaire entre populations locales et étrangères peut dès lors constituer un terrain privilégié pour observer les interactions relatives aux identités des populations concernées. Cet espace, celui de la mise en scène de l’authenticité, est investi par des acteurs indigènes. Quelle place occupaient ces derniers dans les hiérarchies sociales traditionnelles ? Quel est le sens de leur rang social aujourd’hui ? Leurs activités dans la présentation de leur culture ne peuvent-elles constituer une nouvelle voie d’expression identitaire ? Responsables de l’image de leur culture pour l’Autre, n’ont-ils aucune responsabilité dans les évolutions identitaires locales ? Ces médiateurs d’images culturelles ne constituent sans doute pas un groupe homogène quant à leurs rôles dans ce processus. Certains, facilement identifiables, figurent néanmoins au premier plan de la scène : les guides touristiques.

Les guides forment au Mali un monde à part. Nombreux et très peu organisés, ils sont largement désolidarisés des modes de vie de leurs parents. Leurs ressources, dépassant nettement celles des populations, leur permettent d’adopter une existence moins contraignante et plus confortable, renforcée par de nombreux biens matériels échangés ou offerts par des touristes. Forts, pour les plus expérimentés d’entre eux, d’une véritable connaissance des modes de vie occidentaux, ils sont les premiers récepteurs des aspirations des étrangers et prennent le rôle de metteur en scène dans leurs rencontres avec les populations. La perception que ces dernières ont de ces médiateurs peut donc être déterminante pour leur degré d’investissement dans les relations avec les étrangers. Parallèlement, la conception que les guides se font de leur propre patrimoine culturel et de son " authenticité " peut être décisive. Aux récentes formations mises en place par l’État en vue de freiner les dérives que connaît la profession s’ajoutent les actions formatrices de différents organismes visant à améliorer les compétences des guides. Certains d’entre eux s’organisent de plus en associations dont les revendications, notamment sur les questions de culture, peuvent être riches de sens. L’idée d’authenticité culturelle s'est ainsi communiquée des étrangers aux guides. Elle ne peut néanmoins tenir la route sans la contribution active de la partie de la population actrice des rituels. Observer le monde des guides, médiateurs les plus directs de deux systèmes culturels divergents, permet ainsi d’approcher le cœur des négociations potentiellement génératrices de nouvelles identités. Il faut également observer les catégories de personnes qui jonglent avec ces deux mondes, percevoir leurs visées et mesurer la réalité de leur pouvoir actuel en lien avec le système traditionnel.

Des plus anciens, détenteurs officiels de l’autorité traditionnelle, dépend l’accès des visiteurs à certains sites, sanctuaires, ou encore à certaines cérémonies ésotériques. Transmetteurs officiels de la " tradition " aux générations suivantes, nombre d’entre eux se plaignent du désintérêt de la jeunesse vis-à-vis de la coutume. A ce sentiment de déclin des traditions se superpose de surcroît une autorité en perte de vitesse. Ne peuvent-ils alors emprunter d’autres voies pour diffuser leur parole, symbole de leur puissance ? En s’engageant dans les mises en scènes de la société, ils pourraient trouver un lieu d’expression identitaire qui leur rendrait partiellement une audience perdue et réhabiliterait leur position d'autorité.

Les plus jeunes, et particulièrement ceux chargés d’accompagner les visiteurs, ont souvent adopté un mode de vie marginal qui, ajouté au fait qu’ils sont perçus comme les seuls bénéficiaires de l’argent extérieur, ne plaît pas forcément. Les bénéfices qu’ils tirent de leurs activités touristiques leur confèrent néanmoins un certain pouvoir avant tout économique, mais également idéologique, notamment par leur maîtrise de l’écrit qui échappe aux anciens. Le domaine de la tradition offre en effet une nouvelle porte d’entrée aux jeunes. Les écrits des chercheurs en sciences humaines, tant que ceux destinés aux touristes, contiennent des données précieuses pour saisir les aspirations des visiteurs. Mais ils sont aussi la source d’une connaissance personnelle de leur culture qui peut constituer un point d’appui pour leur identité. En même temps, cette déviation du chemin classique de transmission de la tradition peut leur permettre de contourner l’autorité des vieillards, dont le savoir peut maintenant être concurrencé par la voie écrite. Le rôle d’arbitre qu’ont les jeunes dans les relations entre la population et les étrangers n’induit pas pour autant un pouvoir de décision absolu. Car l’authenticité culturelle, qui suscite l’engouement des étrangers, concerne des domaines dont seuls les vieillards ont, en pratique, les clés. L’adhésion des anciens est par conséquent primordiale pour le bon fonctionnement des mises en scène culturelles, et des tractations pour qu’ils entrent dans le jeu sont nécessaires. Cette simulation de l’authenticité, dirigée par les jeunes et jouée par les vieillards, anime ainsi de nouvelles négociations portées par une utilisation stratégique de la tradition.

A ces rapports de pouvoir entre générations peuvent se superposer des rivalités entre villages, dont l’ " authenticité " signifiera le prestige. La réputation internationale dont jouissent certains lieux considérés comme des nids d’authenticité peut en effet être enviée par des villages ou des communes voisines, qui pour attirer l’attention revivifient ou réinventent des traditions tombées dans l’oubli. Fondée sur les mémoires et sur l’oralité, cette réanimation de la coutume autorise tous les bricolages, notamment au niveau des relectures de l’histoire. La mise en œuvre de ces nouvelles traditions, qui se décide et se dessine selon des considérations contemporaines, peut là aussi sous-tendre des rapports de pouvoir intergénérationnels, intervillageois, mais aussi intercommunaux. En effet, la décentralisation amorcée au Mali il y a trois ans a fait apparaître de nouveaux acteurs sociaux locaux prennant part au processus de détermination des traditions et une élite locale, animée de néotraditionalisme, émerge peu à peu.

L’hypothèse retenue peut donc se résumer ainsi : au sein des sociétés affectionnées pour la force et la vitalité de leurs traditions, la mise en scène de l’authenticité culturelle, dont la logique impliquerait une pétrification des cultures, peut au contraire appuyer de nouvelles constructions identitaires.

Terrain
De la perspective comparative visée par l’UR "Constructions identitaires et mondialisation" découlait, à l’amorce de mon programme de recherche, une volonté d’apprécier l’impact des regards touristiques et ethnologiques sur les constructions identitaires de plusieurs sociétés du Mali. A partir de quelques points de repères, trois régions (le Mande, le Nord et le Pays Dogon) me paraissaient particulièrement propices à l’observation de ce phénomène. Des enquêtes préliminaires dans ces trois lieux m'ont néanmoins conduite à réduire la zone d’enquête à deux terrains : le Mande et le Pays Dogon.

Le Mandé, et plus particulièrement la Zone de Siby.
Curieusement délaissée encore récemment par le tourisme, cette région est pourtant surnommée " berceau du Mali " pour son importance dans l’histoire du pays. Réputés être particulièrement fiers de leur culture historiquement déterminante pour l’évolution du pays, les Malinke attirent depuis longtemps les chercheurs en sciences humaines, et la zone n’est par conséquent pas vierge de regards extérieurs valorisant les traditions. Depuis plusieurs années, les jeunes de Sybi se montrent désireux de développer le tourisme chez eux, malgré les réticences premières des plus anciens. Amorcée par un mouvement associatif, l’idée s’est maintenant concrétisée avec la création d’un syndicat touristique reconnu par l’état. Face à la nécessité de développer des lieux touristiques à proximité de Bamako, notamment pour les visiteurs en attente de moyens de transports pour Tombouctou, le ministère comptait déjà cette région parmi ses promotions à venir. Les jeunes guides, dont certains peuvent suivre les formations organisées par l’Office Malien du Tourisme, sont animés d’une volonté de revivification de leurs traditions et " prospectent " leur propre région, négociant avec les vieillards pour l’ouverture ou non des villages aux visites touristiques, comme pour la reprise de cérémonies traditionnelles. Membres du conseil des vieillards, du conseil communal et des associations de jeunes travaillent ainsi l’image de leur culture qui sera donnée au tourisme, dans des tractations où les pouvoirs respectifs se réajustent. Toujours dans le Mande, certains villages où résident les figures emblématiques de l’authenticité culturelle (griots, chasseurs), se font aujourd’hui concurrence quant à l’originalité de certains cultes.

Plusieurs séjours, de durée variable étant donnée la facilité d’accès de cette région (1heure 30 de Bamako), ont donné lieu à une prise de contact avec les villageois impliqués dans les relations avec les étrangers, chercheurs ou voyageurs. Le village de Siby constitue un lieu d’observation privilégié puisque c’est ici que s’amorce le développement du tourisme. Les interlocuteurs principaux étaient au départ les jeunes impliqués dans ces activités, tandis que se nouent peu à peu des relations avec les plus anciens, quelque peu méfiants parfois, dont le rôle dans les usages de la tradition aujourd’hui est décisif. J'ai également effectué des entretiens auprès de personnes impliquées administrativement dans le projet (mairie, associations…). Le recours à un interprète est par moments nécessaire (certains entretiens sont effectués en français), la maîtrise de la langue malinke n’étant pas acquise malgré une formation en cours. Les services d’un villageois sont ainsi régulièrement sollicités. Outre ses qualités de traducteur, Daouda Diawara, qui en tant qu’assistant d’ethnologues amateurs ou confirmés a sillonné la région aux côtés des chercheurs, est un témoin essentiel de l’impact de l’anthropologie dans cette zone. Des enquêtes se sont déroulées également dans le village de Kela, réputé tout autant pour l’authenticité de ses griots que pour son hostilité à la curiosité des étrangers. Les chercheurs se sont pourtant succédés à Kela et le recueil amorcé d’expériences de terrain de certains d’entre eux permet d’entrevoir la complexité des relations de la population avec la recherche. Internationalement connus, les " maîtres de la parole " de Kela sont également maîtres dans les allusions ostentatoires aux secrets et dans l’utilisation stratégique de la recherche anthropologique. Des enquêtes sont en cours dans différents lieux où se manifestent des revendications identitaires accompagnées de mise en scène des traditions. Des traditions en passe d’oubli ont en effet été offertes au regard extérieur durant ces derniers mois à Sibi et dans les villages alentours. L’afflux de touristes escompté dans les mois à venir ne peut qu’accentuer ce phénomène. Il s’agit donc d’observer les coulisses de ces mises en scène, et les négociations sociales et identitaires qu’elles induisent.

Le Pays dogon
Le Pays Dogon, lieu de pèlerinage touristique par excellence, perd aujourd’hui du crédit par son aspect surfait et artificiel rebutant les visiteurs en quête d’authenticité. En raison de simulations peut-être trop flagrantes, la région de Sangha ne comble plus la soif de traditions ancestrales des touristes, et de nouvelles stratégies sont peu à peu mises en place. Parallèlement, la région de Bandiagara lui dispute la première place en matière d’authenticité culturelle, et des cultes traditionnels y sont réinventés. En même temps, les actions de la mission culturelle locale encouragent le développement " local et participatif " du tourisme, guidé par l’idée qu’il peut devenir une véritable pratique culturelle, ce qui s’inscrit pleinement dans la conception des mises en scènes de l’authenticité comme lieu de reformulations identitaires.

Au fil des années consacrées à la recherche, j'avais déjà effectué quatre séjours en Pays Dogon. En août 1991, les premières enquêtes m'avaient permis une élaboration initiale de la problématique dans le cadre de mon travail de maîtrise. Trois séjours (juillet-septembre 1993, avril-mai 1994, avril-mai 1995) d’environ deux mois chacun m'avaient ensuite été nécessaires pour la réalisation du travail de thèse. Un travail de terrain (février-mars 1999) post-doctoral m'a enfin permis d'anticiper mes recherches à venir. Mon " retour " en Pays Dogon cette année, visant au départ l’observation de la réception in situ de la recherche publiée, m'a ouvert de nouvelles perspectives, notamment dans la région de Bandiagara, où une " mission culturelle " a entrepris il y a deux ans des campagnes de sensibilisation aboutissant à la tenue de festivals de danses masquées qui ont connu un succès inattendu. Générés implicitement pour développer le tourisme, ces festivals ont été investis de façon étonnante par le public local : rassemblement de foules, tractations intervillageoises, règlement de vieux conflits comme j’ai pu l’observer l’an dernier au festival de Begni-Mato. Cette réussite inattendue amène différents villages à reproduire l’expérience. La tenue de deux nouveaux festivals de masques au mois de décembre a consolidé nos hypothèses. Dans le même ordre d’idées, la région a vu naître l’an dernier de nouveaux cultes (tel la célébration du lieu d’arrivée originel des Dogon dans la falaise). L’engouement du public local, toutes générations confondues, pour ces évènements induit la nécessité d’enquêter dans cette zone afin d’observer les constructions identitaires qui s’y jouent. J'ai établi des relations avec les membres de la mission culturelle chargés de la sensibilisation villageoise et du suivi des activités. Je poursuis également des entretiens à Sangha et dans les villages alentour, terrains de mon travail de thèse, afin de suivre les faits de conscience identitaires consécutifs au détournement des regards extérieurs sur la région. La préparation de la levée de deuil au printemps dernier, au cours de laquelle un énorme conflit villageois a éclaté, a été particulièrement révélatrice des enjeux identitaires des mises en scène culturelles.

Danseurs au Pays Dogon (Mali)

Les objectifs du travail de terrain étaient donc de multiplier les observations et les entretiens auprès des acteurs eux-mêmes au cours des préparatifs et de la tenue de ces mises en scène, mais aussi, dans les mêmes lieux, en l’absence de regards extérieurs, si ce n’est celui de ma propre personne en train d’enquêter.

Concernant l’évolution de la problématique en lien avec le travail de terrain, deux zones d’études ont été retenues sur les trois qui étaient envisagées. Les trois semaines d’enquêtes menées dans le Nord du Pays ont en effet laissé voir une reprise du tourisme extrêmement timide, ainsi que des situations socio-politiques complexes laissant peu de place aux relations étrangers-indigènes. J’ai pour cette raison renoncé à enquêter dans la région du Nord, région dont la singularité identitaire mérite une étude qui m’entraînerait sur des pistes trop éloignées des thèmes du projet.

Les enquêtes menées dans les deux zones retenues ont amené quelques reformulations de la problématique initiale. Dans les interactions entre visiteurs et visités, celle-ci s’intéressait à trois types de " visiteurs " et incluait les relations de jumelage, supposant que les acteurs étrangers des villes jumelées pouvaient avoir des incidences sur les mises en scènes culturelles. Cette hypothèse, peut-être valable dans d’autres régions où la coopération décentralisée porte ses fruits, n’a pas trouvé de fondement dans les zones étudiées et le thème du jumelage a de fait été abandonné.

Des enquêtes ont donc été menées régulièrement en Pays dogon et dans le Mande. Une étude des stratégies locales de développement touristique a été entreprise dans deux régions du Pays Dogon affectées par le phénomène, celles de Sangha et de Bandiagara. Les enquêtes concernent les points suivants : suivi des principales mises en scène culturelles pour les touristes ainsi que des activités de la mission culturelle concernant le développement du tourisme comme pratique culturelle, suivi des activités des guides locaux et entretiens avec les touristes, enquêtes auprès de différentes personnalités locales engagées dans la promotion de la culture dogon, notamment au niveau communal. Les enquêtes menées ont en effet fait apparaître la dimension politique des mises en scènes et des promotions de la culture, avec l’émergence d’une nouvelle élite politique et intellectuelle accompagnant le processus de décentralisation engagé au Mali en 1999.

De même, les enquêtes menées dans la région de Siby, où le tourisme vit ses premières heures, ont éclairé les négociations qui se jouent tant au niveau intergénérationnel qu’intercommunaux. Les enjeux des mises en scènes culturelles sont donc appréhendées sous différents points de vue : celui des jeunes chargés de guider les étangers ; des personnes plus âgées gardiennes de la tradition, des individus engagés dans la constitution des nouvelles communes et enfin au niveau des femmes qui a Siby font preuve de dynamisme pour mettre en valeur la culture locale. Leur rôle moins évident en Pays Dogon a également été examiné, des enquêtes ayant été menées auprès des femmes avec une des deux seules guides féminines du Pays dogon.

Une des modifications les plus importantes de la problématique antérieure concerne dans les deux zones étudiées la prise en main des traditions par les nouvelles élites locales.

Approche Methodologique
Dans les deux aires culturelles envisagées, il s’agit de multiplier les observations et les entretiens auprès des acteurs eux-mêmes au cours des préparatifs et de la tenue de ces mises en scène, mais aussi, dans les mêmes lieux, en l’absence de regards extérieurs, si ce n’est celui de ma propre personne en train d’enquêter.

Une réflexion sur la pratique du terrain d’un anthropologue étudiant les effets de l’anthropologie s’inscrit en filigrane dans les pratiques de terrain et l’analyse des résultats recueillis. Ma position de chercheur n’est pas dissimulée, mais elle reste prudente et peu marquée.

Le projet s’ouvre sur des discours identitaires à partir d’un fait visible, mais laisse place aux aléas de terrain, dont les recherches antérieures m’ont montré l’importance. Une démarche intuitive reste pour cette raison préconisée, tout en sachant que dans l’absolu elle comporte un risque d’égarement. Elle est néanmoins ici maintenue dans le but éviter la spéculation anthropologique et de conserver la vigilance vis-à-vis de constructions identitaires en cours qui non seulement sont difficilement palpables mais qui de plus peuvent prendre forme dans des lieux et des moments inattendus.

L’outil audio-visuel est utilisé (films, photographies et enregistrements) au cours des mises en scènes culturelles afin de comparer ultérieurement discours et faits.

Une approche prudente et progressive des acteurs sociaux impliqués dans le phénomène touristique et dans les reformulations contemporaines des traditions est prônée.

L’appareillage anthropologique traditionnel, notamment le magnétophone, n’est mis en œuvre qu’au terme d’une phase d’interactions négociées (interactions qui font bien entendu partie intégrante de l’objet d’étude) menant à une relative confiance réciproque du chercheur et de son interlocuteur. La forme d’entretiens adoptée est généralement semi-directive. En raison d’une connaissance relative des langue dogon et Malinke, le recours à un interprète local est nécessaire lorsque la communication ne peut être établie en langue française. Il est alors suivi d’un travail commun de traduction-transcription.

L’approche comparative visée à long terme dans ce projet reste pour l’instant théorique et ne sera effective qu’au moment de la phase de rédaction.

Objectifs et Perspectives
L’objectif de ce programme reste avant tout de parvenir à saisir des mouvements identitaires contemporains, en se dégageant de la conception des cultures comme entités originellement pures et en participant au renouvellement théorique actuel de la discipline, en crise d’identité face au phénomène de mondialisation. Ne prétendant pas pouvoir atteindre cette visée ambitieuse, j’espère avant tout contribuer modestement à l’avancée du projet de l’UR Constructions identitaires et mondialisation dans laquelle il s’inscrit.

Le sujet tel qu’il est formulé aujourd’hui trouve sa place dans les " problématiques de l’identification culturelle ", qui constituent le deuxième axe de recherche de l’UR. Une des préoccupations de ce groupe est d’interpréter le rapport entre les identités et la mondialisation en échappant à l’alternative généralement proposée : homogénéisation des cultures/réactions anti-systémiques. En envisageant les regards anthropologiques et touristiques comme une perche pour la reformulation d’identités contemporaines, ce programme illustre d’autres logiques identitaires possibles. Les mises en scènes culturelles occasionnées par les regards extérieurs et investies par la population locale favorisent des reformulations qui ne représentent ni une dilution des identités, ni une résistance à la menace hégémonique. Elles sont envisagées comme le lieu de confrontation de visées des différents agents d’un remaniement des traditions (acteurs du rite, du folklore ou de la recherche), qui s’expriment dans des représentations culturelles porteuses d’un renouvellement identitaire.

Ce sont ces reconstructions qui intéressent l’UR 107 qui a pour projet de multiplier les études de ces processus actuels d’identification culturelle pour les éclairer par un comparatisme systématique. Le thème d’enquête retenu dans mon projet en constitue une illustration. Les études menées par d’autres chercheurs de l’UR sur le tourisme culturel dans un autre continent laissent par ailleurs présager une comparaison possible lorsque les avancées des travaux du groupe permettront d’en définir les variables.

Parallèlement aux enquêtes de terrain, devraient se concrétiser des activités en lien avec la recherche au Mali, notamment au niveau des chercheurs de l’ISH intéressés par les questions d’identités.

Ce programme de recherche pourrait se poursuivre au Mali, en s’ouvrant à de nouvelles aires culturelles. Mais il ne se cantonnera pas forcément au territoire malien. La visée comparative de l’UR " Constructions identitaires et mondialisation " peut en effet l’amener à s’ouvrir à de nouveaux terrains, qui pourront être déterminés en lien avec les autres chercheurs de l’UR partageant les préoccupations thématiques de cette recherche.
   
 

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